Société
25
04
2015

Paroles croisées sur l’emprisonnement et ses conséquences

L’incarcération est souvent lourde de conséquences pour les jeunes et pour leur entourage
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Publié le : 25 avril 2015 - Modifié le : 14 novembre 2022

Constatant aujourd’hui, dans l’esprit de beaucoup de jeunes, la banalisation de l’incarcération, le Service Jeunesse de Villiers-sur-Marne dans le Val-de-Marne, l’Escale, a lancé une opération appelée « Double peine » pour sensibiliser ces jeunes aux nombreux dommages que cause l’incarcération à leur famille et bien sûr à eux-mêmes, au-delà du séjour en prison proprement dit.


L’Escale, place Charles Trenet à Villiers-sur-Marne (94). C’est là que j’ai recueilli les témoignages.

 Avant-propos

Mon gars, arrête d’écouter tout le monde, c’est de la merde, parce que le jour où tu vas au trou c’est pas seulement toi qui vas au trou, c’est ta famille, c’est ta mère, c’est tout le monde.
Avec la société d’aujourd’hui, le monde comment il se durcit, t’es mort, t’es fiché, tu peux plus marcher tranquille. T’es baisé après, pour la vie. Une fois que t’es dans le système, dans l’engrenage, ils ne vont plus te laisser sortir. Tout le temps, il va falloir justifier ceci, cela...

Un des volets de cette opération « Double peine » est un recueil de témoignages destiné à écouter la souffrance de ceux qui ont eux-mêmes connu l’incarcération ou subi celle d’un enfant, d’un compagnon, d’un frère, d’un ami. C’est cette tâche qui m’a été confiée.

Ecouter cette souffrance, mais aussi dépouiller la prison de son « aura », la montrer dans sa vérité, telle qu’elle est vécue par ceux qui y ont été enfermés, mais aussi par ceux qui l’ont connue en se rendant au parloir.

Dépouiller la prison de son « aura », mais aussi sortir des non-dits, des mensonges, des faux-semblants, des trompe-l’œil qui accompagnent la prison, l’embellissent, la sublime même parfois, rendant ainsi un bien mauvais service aux jeunes.

En réalité, l’incarcération d’un jeune est un séisme de magnitude 100 sur l’échelle d’une vie, un tremblement de terre dont les « répliques » se font sentir des années et des années après, sur des kilomètres et des kilomètres à la ronde. L’idée selon laquelle quand on sort de prison « on a réglé sa dette à la société » — selon l’expression convenue — est une illusion majeure, souvent entretenue par les individus eux-mêmes et par ceux qui, pour leurs besoins de recrutement, ont intérêt à amoindrir le risque encouru. En réalité, c’est au moment où l’individu sort de la prison que les ennuis commencent pour lui, au point parfois que certains n’ont plus d’autres choix que d’y retourner...

J’ai écouté des parents, des frères, des sœurs, des compagnes, des jeunes qui ont connu la prison, des responsables d’association intervenant dans le domaine de la prévention, de la réinsertion et aussi en milieu carcéral. Afin de libérer la parole, dans un domaine où la honte et la peur font pression sur les esprits, nous avons opté pour l’anonymat des témoignages. Je suis resté le plus fidèle possible à la parole des témoins, avec les inévitables adaptations pour le passage de la langue parlée à la langue écrite. J’ai également modifié les éléments qui permettraient d’identifier les personnes. Dernière précision : j’ai écouté autant d’hommes que de femmes.

Les témoignages ont été recueillis par mes soins, en tête-à-tête, durant une heure trente à deux heures, dans un bureau clos à l’Escale de Villiers-sur-Marne en février 2015. Ils ont été enregistrés pour être le plus fidèle possible à la parole de leurs auteurs. Chaque témoin savait que le thème de l’entretien portait sur la notion de « Double peine », de « Dommages collatéraux » liés à l’emprisonnement. Chaque témoin savait aussi que l’anonymat de son témoignage était garanti. Les témoignages ont ensuite été intégralement retranscrits. Des thèmes ont émergé des différents entretiens et structurent le présent document.

Un grand merci à tous ceux qui nous ont accordé leur confiance en nous faisant partager leurs douleurs et leurs inquiétudes sur l’avenir de la jeunesse.

CJ
« Que ce soit pour les personnes qui ont malheureusement eu un moment d’emprisonnement et pour ceux aussi qui sont en précarité dans la rue et qui sont en souffrance physique, pour ceux qui sont en pauvreté, pour ceux qui ont des problèmes de logement, ils l’ont la double, la triple, la quadruple peine... On est tous égaux en principe. Mais quelque part le public qui bien souvent trébuche, c’est un public qui n’a pas forcément la même égalité que tout le monde au départ. Quand on naît dans des familles modestes et qu’on n’a pas les moyens, que les parents sont parfois en souffrance dans l’éducation, la première peine est là peut-être... »
« Déjà ça, c’est un truc de ouf, tu crois qu’il y a que toi qui souffres ; il n’y a pas que toi, c’est ta mère aussi qui va souffrir, et dès que ta mère va vouloir te voir au parloir, tu verras, il n’y a pas un pote à toi qui a le permis qui est prêt à l’accompagner jusqu’à la prison, là tu vas devenir encore plus fou. Double peine... »
Le quartier des Hautes Noues à Villiers-sur-Marne.

 La prison ? Quoi de plus banal !

La perception de la prison a beaucoup évolué. Elle est aujourd’hui considérée presque que comme quelque chose de banal. Quand les jeunes mettent en balance la perspective d’une incarcération et l’appât du gain, la prison ne fait pas le poids :

« 70 % des gens autour de moi sont allés en prison. Mais dans ces 70 %, il y en a pas mal qui ont réussi à mettre de l’argent de côté. C’est tout ce que les gens vont voir : « Tu es allé en prison, c’est pas grave. Tu as de l’argent de côté ? Bah c’est bon alors ». Voilà la réalité. « Il est au trou, lui ? — Ouais — Mais est-ce qu’il a des sous ? — Ouais — Alors c’est bon, il est bien ! » Mais c’est faux ! Tu es mal : « Là, il est quelle heure ? Normalement, à cette heure je prends ma petite canette, ma clope, je fume un joint devant l’épicier. Et maintenant en garde à vue je suis là tout seul, je suis obligé de taper pour demander un truc et la plupart du temps ils insultent ma mère et je ne peux rien faire ». Donc, non, c’est faux, tu es mal. Mais comme les jeunes n’ont pas vu ça de leurs propres yeux, pour eux c’est rien, tu vas aller en prison, il y a un ami à lui, il y a un pote à lui, il y a un cousin à lui... « Si j’arrive là-haut, même si je suis en galère je suis bien... » En fait, les gens c’est tous des menteurs : « C’est bien, t’inquiète. Tu vas connaître beaucoup de gens là-bas. Si ça se trouve tu vas connaître un grand braqueur, un grand dealer qui va te faire croquer à ta sortie ». Beaucoup de jeunes disent ça. Ce qui fait que quand le petit il entend ça, il se dit : « La prison, je m’en bats les couilles. S’il faut y aller, j’y vais. Eux, ils y sont tous allés et ils sont revenus normal. Aujourd’hui, ils font encore de l’argent. Alors pourquoi...? Si je dois y aller, j’irai. C’est pas un problème ». Tu ne leur diras pas aux jeunes que tu mens, tu vas enjoliver encore plus, plus, plus. Comme ça, ceux qui y sont passés se donnent une bonne image pour avoir encore plus de respect »

« Il faut leur dire la vérité parce que pour eux c’est comme si c’était une fierté d’aller en prison, d’aller au « chtar », comme ils disent, parce qu’après ils ressortent c’est comme s’ils avaient eu bac + 8. Mais il faut leur faire comprendre qu’en fait ce n’est pas ça la vie. Tu rentres là, mais tu sais pas en fait dans quoi tu rentres. Parce que la prison ça détruit, personne ne va le dire, mais ça détruit. Vous vous rendez compte, être enfermé tous les jours avec une demi-heure de promenade, un parloir par semaine, si vous avez la chance, trois par semaine. Le linge, on vous le donne quarante-huit heures après. Ce n’est pas une vie. Maintenant ils peuvent se doucher parce qu’ils ont la douche dans leur cellule, mais avant c’était une douche deux, trois fois par semaine. Ils n’en parlent pas. Il y en a pour qui ça se passe bien. Ça dépend, si vous avez pris deux, trois mois vous sortez, vous n’avez pas eu le temps de voir, de réfléchir. C’est pour ça que quelqu’un qui reste un peu quand il sort il va toujours récidiver, toujours. Je ne sais pas pourquoi, en tout cas c’est ce que j’ai constaté »

« Quand on est incarcéré, on est mélangé donc, on apprend plein de choses, on fréquente certaines personnes et après quand on sort on peut être détourné sur des trucs plus graves. Il y a pas mal de choses en prison, les gens ne sont pas biens, il faut avoir de l’argent. Déjà, il faut que la famille soit là parce que travailler en prison, c’est quoi ? C’est quatre-vingts euros, cent euros par mois. On ne peut rien faire avec ça. Aller en prison, ce n’est pas une fierté du tout. Pour moi, c’est un échec. On peut aller en prison, mais quand on va en prison, on emmène toute la famille »

La réalité de la prison est visiblement occultée, mais pire, elle est souvent considérée comme un moyen pour devenir un homme :

« Les jeunes de maintenant pensent que si tu vas en prison tu es un homme, mais en fait si tu vas en prison tu n’es pas un homme, bien au contraire. Ils pensent que la prison fait de toi un homme, la prison ne fait pas de toi un homme, au contraire la prison fait de toi une loque, un déchet de la société. La prison peut t’endurcir par rapport à la vie, dans le sens où il faut être fort. C’est quand même une épreuve d’être en cellule, de rester vingt-deux heures seul, affronter le sommeil, affronter la nuit. Se dire : « Qu’est-ce que ça va être demain ? ». Tu affrontes la peur, tu vas avoir des visions. Il y a des gens qui se brûlent dans la cellule. Ton codétenu peut brûler ton matelas, tu peux mourir, tu peux entrer dans ta cellule et voir un mec en train de se pendre, tu peux être victime d’un viol, tu peux te manger un coup de lame, tu peux tomber sur des gens qui vont vouloir te racketter — c’est la réalité de la prison. La prison ça endurcit, mais elle ne fait pas de toi pour autant un dur. Non, au contraire »

Elle serait comme un rite initiatique pour s’endurcir :

« On peut dire, oui, que la prison c’est une épreuve initiatique parce qu’il faut être fort par rapport à la situation. Tu restes vingt-deux heures trente dans la cellule les bras croisés, sans rien faire. Faut être fort. Tu dors, tu te lèves, tu dors, tu regardes par la fenêtre, tu regardes les pigeons, tu regardes le paysage, tu regardes les miradors. C’est pas la prison qui a fait de moi un homme. C’est mon cursus, de mon enfance à l’adolescence et ensuite à l’âge adulte, qui a fait de moi un homme, c’est pas la prison. Moi je l’ai toujours dit, c’est tes actions au quotidien qui vont faire de toi un homme. Moi, les gens qui me disent « Je vais en prison », je leur dis : « T’es une lopette ». Par contre, montre-moi que le matin tu vas chercher ton argent, tu fais comme ton papa ; là tu es un homme. Pour moi, c’est ça, je suis l’exemple de ce qu’était mon père, je ramène l’argent à la maison, je fais mes courses pour mes enfants, là je suis un homme, je paie